Le démon des monts
Il marchait le long du couloir sombre. Il marchait vers la lumière. Il marchait vers la mort ou la victoire, on ne lui laissait guère d'autre choix.
En passant devant un homme, celui-ci lui dit que l'on venait de recevoir une lettre urgente pour lui. Il tendit le bras et l'attrapa. Il commençait à déchirer l'enveloppe quand d'autres approchèrent. Il dut s'interrompre, car le premier lui passait ses mailles. Puis il l'ouvrit et aperçut rapidement les caractères, d'encre noire sur papier blanc. Et s'arrêta de nouveau, pour qu'un deuxième pose sa cuirasse, d'abord le plastron, puis la dossière, enfin, l'homme resserra vivement les lanières de cuir, si bien que sa colonne vertébrale craqua tout du long.
Les premiers mots qu'il lut lui semblèrent de mauvais augure, mais il n'eut pas le loisir d'aller plus loin. Déjà quatre autres hommes le privaient de ses bras, de ses mains pour lui apposer, un, brassard, cubitière, canon d'avant-bras ainsi que gantelet, à gauche, un autre de même à droite, deux encore cuissards, grèves, solerets et poulaines.
Inquiet, il chercha du regard, quelqu'un qui sache lire, pour la lettre. Mais s'il avait cette chance, bien peu d'hommes lui étaient semblables à cet égard. Finalement, il prit son mal en patience, et, ruminant les quelques syllabes attendit que l'on ait fini de l'équiper.
« Monsieur Rumlos, je suis désolé de vous… », c'était là les seuls mots qu'il avait eu le loisir de déchiffrer. Désolé, désolé, j'espère que ce n'est pas au sujet de ma fille… pensa-t-il.
Les hommes eurent tôt fait de l'habiller, et l'on avait oublié la lettre…
- ma lettre, hurla-t-il, à faire trembler les murs du cirque tandis qu'un garçon tout chétif se dépêchait de le coiffer de son fameux heaume, or et rubis, semblable à des flammes.
Déjà il reprenait sa marche, dans le couloir, vers la porte.
« Monsieur Rumlos », relut-il, « je suis désolé de vous… »
- Et voici, mesdames, messieurs, hurla dans l'arène le maître d'Ohres, le présentateur, le chevalier à la rose d'ébène, j'ai nommé Tyarrhon le preux, et face à lui, celui que vous attendez tous, le grand, le très grand, Gal de Fahired. Le gladiateur ayant à son actif cent victoires, et aucune défaite, le Gal du feu-fou.
« … suis désolé de vous annoncer... »
- Fahired, Fahired, Fahired, Fahired, Fahired, hurlait la foule l'appelant de son nom de scène, si bien qu'il dût redoubler de concentration pour lire la lettre.
« … désolé, désolé, désolé… », les mots restaient bloqués dans sa gorge, comme refusant de sortir. Il reprit finalement depuis le début : « Monsieur Rumlos, je suis désolé de vous annoncer ce tragique événement… »
La herse grinça devant lui, et il releva la tête, les yeux déjà humides, pour la voir monter doucement, puis lut les derniers mots : « … événement qu'est le décès de votre fille. Mes sincères condoléances. »