Kruka réajusta le bâton posé sur ses épaules, et qui lui servait à porter deux seaux d’eau largement remplis. Elle n’était plus très loin du village, et heureusement car l’eau lui paraissait plus lourde à chaque pas.
Kruka s’arrêta, posa les seaux et décida de faire une pause. Elle n’était pas faite pour les travaux de forces. Elle contempla ses poignets fins, ses bras maigrelets, ses doigts longs et fragiles ; ils ne semblaient être fait que pour de menus travaux. Ces travaux que l’on fait toute la journée, cloîtrée à l’intérieur, toujours les mêmes gestes dénués de toute vivacité. Filer la laine, comme si c’était le temps, lent, régulier, inévitable.
Mais le fil de sa pensée se retrouva soudain brisé, un cri au loin la fit sursauter. C’était un cri de terreur, d’effroi. Un frisson parcourut son échine. Le village était attaqué. Les cris se rapprochaient, tandis que le bruit de sabots ébranlant la terre lui devenait audible.
Ne sachant que faire, prise de panique, elle s’avança, puis terrifiée elle voulut partir en courant. C’est à cet instant qu’une vision d’horreur la frappa, elle vit une femme du village débouler d’un fourré, et courir vers elle, hurlant de terreur. Un cavalier surgit derrière elle et planta son épée dans le dos de la fuyarde. La course de celle-ci sembla se suspendre un instant, un cri muet s’échappa de ces lèvres, enfin, après ce qui sembla une minute entière, elle s’affala face contre terre, les yeux exorbités d’effroi.
Kruka ne perdit
pas de temps, elle tourna les talons et déguerpit. Ses pieds nus ne faisaient pas de bruit sur le sol humide. Rapide et élancée, elle se dirigea au hasard dans les bois, ses vêtements s’accrochant aux buissons, s’écorchant les pieds, les genoux, le visage. Son cœur battait contre ses tempes dans un rythme effréné. Mais elle entendait toujours non loin les sabots de la monture marteler le sol derrière elle. Elle ne savait pas où elle allait, tout ce qui comptait était de courir, ne pas se retourner, ne pas s’arrêter, rester sourde à la douleur de ses poumons, de ses jambes. Elle escalada un tronc d’arbre couché, trébucha, se releva, et repris sa course à travers les fourrés. Elle entendit un rire rauque non loin dans son dos. C’était un jeu et elle allait payer le prix du divertissement. Le cavalier ne se pressait pas, il attendait qu’elle s’écroule de fatigue. D’ailleurs elle sentait déjà ses jambes défaillir, comme coupées d’elle-même. Sa gorge en feu ne laissait pas passer assez d’air pour ses muscles. Mais l’énergie du désespoir avait pris le pouvoir sur elle-même, elle l’a sentit affluer dans ses veines. Elle continua malgré elle, poussant son corps hors de ses limites, ignorant les buissons qui devenaient de plus en plus touffus de minutes en minutes, ralentissant sa course. Bientôt la lumière ne traversa plus les épais feuillages. Sa progression devint difficile, les buissons firent place aux ronces, et le terrain se mit à descendre sournoisement, mais cela n’arrêtait