P
ar les glaces baissées de la Range-Rover, Patrick BRUEL expliquait à la campagne
environnante qu’il s’était „cassé la voix“. Rouler à grande vitesse, toutes vitres ouvertes,
le volume de l’auto-radio poussé presqu’à son maximum, était l’un des petits plaisirs de
Christophe COLLINET. Il en profitait toujours lorsqu’il était seul dans sa voiture et que
son épouse Coralie n’était pas là pour lui faire d’incessantes remontrances sur le fait de
s’exposer ainsi aux courants d’air, aux risques de refroidissement et de torticolis.
Aujourd’hui, bien que l’on fût déjà en octobre, le fond de l’air était doux, comme si
l’été torride qui avait écrasé la région d’une chape de plomb, refusait de céder sa place à
l’automne. Tout en négociant adroitement les virages serrés qui le conduisaient vers la
commune de Kembs où il demeurait, Christophe COLLINET reprenait les paroles de
Bruel . Il conduisait vite, certes, mais toujours prudemment, sans prise de risque exagérée,
offrant son visage à la caresse de la petite brise qui s’engouffrait dans l’habitacle.
Il aurait bien aimé, comme naguère, pouvoir poser un coude nonchalant sur le montant de
sa portière, jouer au play-boy insouciant comme il y a quelques années encore, lorsque la
„drague“ restait l’un de ses sports favoris. Mais ça n’était plus possible. Voilà six ans
maintenant, Christophe COLLINET avait été foudroyé par une hémorragie cérébrale
qui aurait pu lui être fatale, si son épouse n’avait réagi avec la promptitude d’esprit qui
la caractérise. Il n’empêche, une attaque massive l’avait tout de même envoyé in petto à
l’hôpital. A son réveil, au bout de deux jours de coma dans une unité de soins intensifs,
les dégâts s’étaient matérialisés sous leur forme la plus brutale, la moins dénuée de
douceur: lorsqu’il avait voulu toucher de sa main gauche le visage de Coralie penché au-
dessus de lui, son bras avait refusé de lui répondre. „Je suis désolée, chéri, mais tu es para-
lysé de tout le côté gauche“ lui avait expliqué sa femme dans un murmure contrit.
Après deux mois de convalescence passés dans le service de rééducation fonctionnelle de
l’hôpital, médecins et kinésithérapeutes l’avaient passablement remis sur pieds. Et ce
n’était pas une vaine image, travail et persévérance alliés à un petit coup de pouce de la
nature, lui ayant permis de recouvrer l’usage partiel de ses jambes. Bien sûr, sa démarche
n’était plus aussi assurée que par le passé, bien sûr, il était exclu qu’un jour il rejoue au
football, néanmoins, après de longs mois passés à s’apitoyer sur son sort dans un fauteuil
roulant, il avait réagi, s’était imposé une discipline rigoureuse pour recouvrer une partie de
ses capacités motrices. Aujourd’hui, il se déplaçait au moyen d’une canne tripode pour les
trajets restreints, sa chaise roulante qu’il abhorrait désormais, lui étant toujours bien utile
pour les longues promenades, le shopping en ville ou dès lors qu’il lui fallait garer sa voi-
ture trop loin de sa destination.