Extrait du livre « Les éphémères saisons avant l’oubli » de Geoffroy Mottier
§. 3 : « La naissance »
« Je suis là mon amour. Je te tiens la main. Je ne t’abandonnerai jamais. »
Des larmes inondaient son visage ravagé par le chagrin. Elpanter, seigneur de la horde des Loups du peuple des Dhores, essayait de rassurer sa femme qui se mourait.
Elle était un rayon de soleil parmi les gens.
Elle était la source et le delta de ses joies.
Elle était l’alpha et l’oméga de ses jours.
Un grand malheur s’abattait sur ses épaules. Sa femme donnait naissance à leur deuxième enfant.Malheureusement, l’accouchement ne se déroulait pas bien. Le bébé s’était présenté par le siège et la mère avait vainement tenté toute la nuit de le mettre au monde. Des saignements de plus en plus abondants s’étaient déclarés. Elle était manifestement épuisée. Le druide Tamîre, qui était chargé de surveiller le travail, était un ami d’enfance d’Elpanter. Il avait sa pleine confiance. Après discussion avec les sages femmes, ils s’étaient finalement résolus à faire sortir le petit être par des voies non naturelles. Une césarienne allait être pratiquée, laissant peu de chance de survie à la mère. Mais il n’y avait guère de choix. C’était cela ou perdre les deux ! « Je suis présent mon cœur. Je t’aime de toute mon âme. Je te soutiendrai encore de longues années. »
L’atmosphère, dans le pavillon seigneurial de toile et de feutre, était lourde, imprégnée du drame de la vie qui se produisait. Les larmes et le sang se mélangeaient. Le tourbillon de la mort au sein de l’existant œuvrait implacablement.
Elle était celle qu’il avait toujours attendue.
Elle était celle qu’il avait toujours voulue.
Elle était celle pour qui il avait combattu.
Les rares personnes présentes se taisaient dans un coin. Ils regardaient furtivement les époux échanger leurs dernières paroles. Le seigneur Elpanter devait se montrer fort. Ils avaient laissé quelques temps à son épouse pour récupérer un peu de force avant l’acte chirurgical. Il devait la rassurer. Mais il voulait aussi profiter d’elle durant ces instants qu’il lui restait peut-être à vivre. Il lui racontait combien il l’aimait. Elle lui demandait de prendre soin de cet enfant qu’elle craignait de ne pas connaître.
« Je suis à toi mon trésor. Je reste avec toi. Et je te chérirai jusqu’à ta vieillesse. »
Elle s’appelait Eddécée. La première fois qu’il l’avait vue, il était tombé complètement sous son charme. Même son nom avait ces douces sonorités qui l’avaient enchanté.
Elle était sa courtoise passion.
Elle était son irrésistible folie.
Elle était son ardente amante. Elle possédait des cheveux, des yeux, un teint et un sourire clairs. Il appréciait le contraste de sa peau à côté de la sienne beaucoup plus sombre. Elle égayait sa sauvagerie par sa bonne humeur et sa gentillesse. Elle avait su l’apprivoiser et le rendre doux comme un agneau entre ses bras. Pourtant tout n’avait pas été simple dans leur histoire. Elle était de la horde des Scorpions et promise à un autre. Il avait dû l’imposer à sa famille et tuer son prétendant qui n’avait pas voulu entendre raison. Le duel avait été dur. Il aurait pu y rester. Mais il les avait emportés, la victoire, elle, une descendance, l’amour. Presque cinq merveilleuses années d’un bonheur qui l’avait empli de plénitude, pour en arriver à cette nuit. On ne réalise la valeur des mortels et des choses que lorsqu’on les perd.
- Je suis désolée de créer tant de tracas, susurra-t-elle la voix pleine d’une infinie délicatesse.
- Tais-toi mon trésor ! Ne sois pas bête ! Nous sommes tous là pour toi… Il faut que tu t’économises pour nous perpétrer une belle engeance, essaya-t-il d’énoncer en plaisantant.
C’était une de leur boutade préférée. Elle sourit timidement et lâcha dans un râle :
- Il m’en fait baver ce petit voyou.
- Tu as mal ? Tu veux que je leur demande un calmant.
- Non, j’en suis déjà saturée.
- Tu penses que ce sera un autre garçon ?
- Oui… Et je souhaiterais que tu le nommes Osher, pour qu’il soit mon petit héros, pas seulement de celui cette tragédie.
Elpanter n’avait pas saisi la fin de la phase peut-être parce qu’il ne pouvait l’entendre, plus sûrement parce qu’il ne le voulait pas.
- Moi, j’adorerais avoir une petite fille qui te ressemblerait et qui me ferait des milliers de câlins.
- Quoique ce soit, il ne faudra pas lui reprocher les évènements de ce soir. Promets-le moi mon tendre mari !
- Je t’aime ! Je t’aimerai toute ma vie !, lui chuchota-t-il en lui caressant la joue.
- N’essaie pas de changer de sujet ! Tu ne m’as encore rien promis.
- Je te jure tout ce que tu voudras.
- Merci !
Elle respira difficilement par saccades à cause des contractions. De la sueur lui coulait sur le front. Elpanter l’essuya. Elle finit par reprendre très fatiguée en enlevant sa bague familiale et en lui tendant :
- Je voudrais qu’il la porte toujours sur lui, montée sur une chaîne par exemple, pour qu’il garde un souvenir de sa mère qu’il n’aura jamais connue.
- Ne parle pas comme cela mon trésor. Tu lui offriras tout ce que tu voudras plus tard, dit-il tout en prenant le bijou dans sa main.
- Il faudra également bien t’occuper de notre adorable ange, Erfer. Tu lui diras combien il a illuminé ma vie.
- Tu sais comme il te ressemble et combien je l’adore. De toute façon, tu seras présente avec nous pour les élever et les voir pousser comme des chênes centenaires. Tu deviendras une grand-mère plutôt que tu ne le voudras. Il nous reste tellement de bons moments à vivre ensemble, mon amour. Repose-toi un peu ! Je veille sur toi.
Sur ces paroles rassurantes, elle ferma doucement les yeux. Son souffle ralentit lentement. Il n’osait plus rien ajouter. Il la contempla silencieusement de longs instants, le cœur inquiet. Le calme avant la tempête !
- Seigneur Elpanter, dit le druide Tamîre, il faut nous laisser maintenant et sortir. Nous devons procéder à la césarienne.
Il se releva difficilement et s’exécuta comme un condamné qui sentirait s’abattre pesamment autour de lui le lourd manteau du trépas.
« Je ne suis rien sans toi. Tout va bien se passer. Je ne t’abandonnerai pas ma chérie ! »
Ce fut le pire moment qu’il eut à supporter. D’interminables minutes qui le marquèrent et qui le rendirent fou de chagrin. L’impuissance au début face aux cris de douleur de sa femme. L’infernale attente ensuite sans savoir et sans pouvoir intervenir. L’incompréhension enfin en entendant des cris d’un autre genre… les cris d’un nouveau né !
Elle était sa sève.
Elle lui donnait la fièvre.
Elle le commandait du bout de ses lèvres.
Tamîre ouvrit lentement la tenture qui faisait office de porte. Il avait le visage fermé. Il regarda tristement son ami Elpanter, seigneur de la horde des Loups du grand peuple des Dhores. A quoi servent les titres dans le malheur ? Ce dernier ferma les yeux à son tour. Il avait compris. Il venait de perdre sa femme et quelque chose avait disparu en lui. Aucune parole ne fut prononcée. Les mots parfois ne sauraient exprimer les maelströms qui ravagent l’âme, qui effondrent les sentiments, qui altèrent l’entendement, qui enterrent le cœur et qui enlèvent tout espoir. Il entra dans la chambre, prit l’enfant dans ses mains et le considéra. Il pleura devant ce « cadeau » des Dieux qu’ils avaient tant souhaité tous les deux. Puis il le transmit à une sage femme et se dirigea vers sa défunte âme sœur.
« Sortez-tous ! Que personne ne me dérange ! Je veillerai le corps de mon épouse, seul ! »
Le lendemain matin, il se rendit dans la tente de son fils Erfer. Il y pénétra sans bruit. Il s’assit avec précaution au bord du lit mais le réveilla. Il lui annonça la naissance d’un petit frère qu’ils nommeraient Osher. Puis il lui raconta une histoire dans laquelle une maman doit mourir pour que son fils survive.
Elle s’appelait Eddécée.
Elle fut, elle est et elle sera son aimée.
Et un jour il la retrouvera pour l’éternité.
Parfois une vie doit disparaître pour qu’une autre puisse apparaître. Erfer, le fils aîné dorénavant du seigneur Elpanter, ne saisissait pas vraiment la raison de ces vases communicants entre la vie et la mort. Mais il avait parfaitement compris qu’il était à présent orphelin de mère et qu’il devrait chérir son petit frère pour deux. Au début, il avait cru qu’il s’agissait d’essayer de combler le vide généré par la disparition de leur maman décédée ! Cependant, durant les années qui suivirent, il se posa souvent la question de savoir si la deuxième personne concernée ne visait pas la sécheresse de leur père envers son cadet, Osher. Ils ne manquèrent pourtant pas d’affection. Surtout pas lui. Mais petit à petit le fossé…