Elle courbait durement ses membres entre les draps froissés. Serrait des poings, des orteils, entrecroisait de nouveau ses pieds sous le drap de soie qui couvrait seul entièrement son corps, étirait ses doigts fins entre ses cheveux bouclés, puis se retournait, le visage tout entier immergé dans la profondeur du doux oreiller, poussant un soupir qui la ramènerait au pays des rêves qu’elle venait de quitter. Elle dormait éveillée. Elle profitait de cet instant magique, à mi chemin entre le sommeil et l’éveil. Et elle aimait profondément cet instant. Le soleil du matin envahissait déjà, tant bien que mal, la pièce, poussant ses rayons au travers des volets. Si l’on pénétrait dans la pièce à ce moment là, on la verrait, elle, étendue paisiblement sur l’immense lit à baldaquin, posé parfaitement centré contre le mur, en face de la gigantesque fenêtre. La pièce sombre à peine éclairée laisserait distinguer un corps délicat et mince, à peine recouvert d’un drap de soie blanc à la sensation de transparence. En se rapprochant discrètement, on apercevrait un visage assoupit, offrant une fossette discrète dans le coin de la joue pâle, et le soleil, inondant la longue chevelure bouclée d’un noir luisant, disparaissant sous les tissus. Elle attendait. Tous les matins. Les paupières fermées, elle laissait les rayons de soleil doucement remonter sur ses yeux. Elle souriait du délice de la chaleur matinale s’engouffrant dans une pièce fraiche et humide. Elle attendait. Un visage d’ange. Et un prénom d’ange. Ariane.
« Rien n’est plus beau que dans les rêves ». En posant ses pieds nus sur le sol froid, chaque matin, elle s’installait sur le coussin brodé de la chaise de bois vernie, attrapait son cahier de cuir rouge aux grandes pages de papier épais, son encrier, sa longue plume d’oie blanche, et transcrivait, d’une écriture lente, souple et appliquée, cette même phrase : « Rien n’est plus beau que dans les rêves ». Et elle écrivait ses rêves. Les uns après les autres. S’il s’avérait qu’elle fut réveillée sans avoir gouté à une fin propice, alors elle laissait voguer son esprit une dernière fois avant de se vêtir de sa robe de chambre, d’ouvrir la porte de la chambre, et d’affronter la réalité du monde jusqu’au soir. Elle continuait les drôles d’histoires souvent invraisemblables qui apparaissaient dans sa tête comme par magie. Et si les rêves ne sont que des bribes d’aventure, elle les transformait en véritables contes passionnants. Renfermer ses rêves, c’était son grand plaisir. Son petit secret.
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