La rue finit en impasse devant cette esplanade. Autrefois elle faisait le tour et se prolongeait entre le parking et la façade de mon bâtiment. Dans un coin par là, où je ne vois à présent qu’un terrain vague, une petite chapelle d’aspect moderne avait été construite dans les années soixante. Je n’y ai jamais mis les pieds mais je me souviens qu’une fois, j’y avais accompagné ma sœur et ma tante, un soir de noël pour la messe de minuit. Etonnant, lorsque nous étions sortis dehors, nous avions découvert un tapis épais de blancheur, la neige qui tombait en gros flocons, comme un signe du ciel, avait tout recouvert et donnait à ce noël un air irréel propice à la rêverie.
Au bout de la rue, un grillage interdit l’accès, comme cela a toujours été, à un lieu sauvage où la végétation s’agence à son gré et où un vaste plan d’eau, parsemé de quelques îles plus où moins grandes, dort paisiblement depuis des temps qui me sont inconnus. Là, de plus âgés que nous, passaient l’interdiction et partaient à l’aventure à bord de radeaux de fortune confectionnés à l’aide de tonneaux de métal, ou se faisaient terrassiers et creusaient à l’image des ragondins de dangereuses galeries dans la berge pentue. Dans quel dessein ? J’avoue que je ne l’ai jamais su et que, si j’y ai fait quelques pas, je ne me suis jamais aventuré au-delà de trois.
Les souvenirs arrivent par vagues et se mélangent, enchevêtrant les époques. Les évènements les plus récents se mêlent aux très anciens et inventent une autre réalité. Un passé idéalisé. Tout à coup, je les revois tous, tous ceux que j’ai à un moment côtoyé. Innombrables, des visages apparaissent et s’enfuient. Ce sont ceux de figurants discrets de ma vie au pays du ciel gris. Des passants liés, comme moi, à ce lieu oublié. Tant de gens qui sont dans ma tête et qui, pour un grand nombre, déjà, ont disparu sans doute de la surface de la terre.
Hormis ceux que je sais bien vivants, tous les autres pourraient bien être morts, cela ne changerait pas grand-chose.
Parfois je questionne le vide. Et celui-là, qu’est-il donc devenu ? Et celui-ci ?
La vie, c’est un peu comme un film dont on est le héros heureux ou malheureux, c’est selon.
On peut s’illusionner et s’en croire le metteur en scène mais c’est faux. Nous ne maîtrisons rien. Nous sommes portés, emportés par des séries d’évènements, au milieu d’une foule immenses d’anonymes, de semblables, dont parfois on extirpe des amis. Mais cela ne tient à rien. Une rencontre, des parents qui ont obtenu un appartement dans l’escalier voisin. C’est la main du hasard qu’on confond avec celle de la destinée mais, elle, est une invention.