La paroi rocheuse lisse au toucher était d'un noir si dense qu'elle donnait l'impression d'engloutir les faisceaux lumineux si bien qu’ils avaient totalement perdu le sens de l’orientation. Sans profondimètres, la situation aurait pu devenir extrêmement périlleuse. Ils avaient stoppé leur progression à moins trente cinq mètres et avaient amorcé une lente et angoissante remonté entrecoupé de deux paliers de décompression qu'ils effectuèrent, regroupés en rond en se tenant par les bras.
« Le plus surprenant, me disait l'homme, c'est qu'on ne pouvait s'empêcher de regarder vers le bas, obnubilé par l'obscurité profonde qui régnait sous nos pieds, comme si nous craignions de voir surgir quelque horrible monstre de l'abîme. C’est une sensation que je n’ai jamais vécue ailleurs et que je n’oublierais pas, pourtant j’ai nagé avec les grands requins blancs et autres prédateurs marins. Pour moi, c’est un endroit extrêmement oppressant… qui recèle un mystère, quelque chose de hors nature. »
L’année qui a suivit cette rencontre, je suis retourné à Vêzé. Mon ami, Gilles, possédait un mas dans cette région, aux confins des trois départements de la Lozère, du Gard et de l’Ardèche, et j’y revenais pour la troisième fois, invité par lui. Ainsi, lui et moi pouvions explorer les grottes du coin, nous étions un peu spéléologues, et parcourir en tout sens la nature sauvage cévenole pendant que nos femmes qui s’entendaient bien, par chance, occupaient leurs journées de façon plus paisible en compagnie des enfants.
C’est lors d’une de ces virées que nous rencontrâmes, cette année là, un vieil homme du pays qui vivait comme un ours, seul dans l’un des ces petits villages pittoresques mais pratiquement déserté de ses habitants et dont les maisons, l’une après l’autre, tombaient en ruines. Ce vieil homme à l’âge incertain était né là et n’avait jamais quitté le hameau que pour faire son service militaire ce qui lui avait permis de voir du pays, à son grand malheur, puisqu’on l’avait envoyé faire le guerrier en Indochine. Il en était revenu avec des visions d’horreur qui l’avaient poursuivit toute sa vie.
Son unique distraction, alors qu’il n’y avait plus personnes depuis longtemps dans le village, hormis quelques hurluberlus chevelus nouvellement arrivés et qui occupaient des maisons dont ils n’étaient même pas les propriétaires, était une sortie hebdomadaire à Vêzé. Le vendredi, jour de marché. Il partait le matin et revenait le soir accompagné d’une bonne cuite et sentant fort le pastaga ce qui ne l’empêchait de faire les huit kilomètres de retour qu’il avait parcourus à l’aller, d’un pied alerte. J’appris ces choses de lui plus tard par le propriétaire de l’une des maisons du hameau qui cherchait un acheteur et qui l’avait bien connu. Entre temps, le vieil homme était décédé.
Mon ami et moi avions fait plusieurs heures de marche justement dans le but de visiter ce hameau perdu, loin des routes, dont nous avions entendu parler sur un marché par un vendeur de couteaux de Laguiole et qui porte le nom de Elzé. Nous étions arrivé par l’unique chemin d’accès et avions découvert une dizaine de mas aux lourds toits de lauzes, visibles du sentier mais qui disparaissaient masqués par la végétation au fur et à mesure que nous descendions et approchions de la première maison. Elle se trouvait au milieu de la pente ardue d’une colline avec sous elle une végétation redevenue sauvage et au dessus une antique châtaigneraie à moitié à l’abandon, plantée d’arbres aux troncs massifs et aux houppiers à la riche verdure.